MON TEMOIGNAGE

Ne vois aucun exhibitionnisme dans ce livre qui est un témoignage, mais saches que des dizaines d’années après cette courte mais rapide descente aux enfers, les séquelles perdurent obstinément et dans le physique et dans le mental, des dérives de la drogue, l’alcool, le tabagisme, la dépravation et les plus sordides façons de me procurer l’argent nécessaire à mes plaisirs obscurs.

Ayant eu une famille pour le moins bancale, je naquis et fus baptisé dans un hôpital parisien, ondoyé le cinquième jour par un infirmier soucieux du salut de mon âme.

Né autiste infantile, ma famille ne comprenait pas à cette époque pourquoi je ne voulais ni ne pouvais parler et, dans ses efforts pour y remédier, ma mère me frappait jusqu’à me fracturer le crâne. Je fus hospitalisé plusieurs semaines dans le coma.

Vers l’âge de onze ans je fis une tentative de suicide devant mes parents qui, médusés, ne réagirent pas pendant l’absorption d’une grosse quantité de médicaments… Je fus hospitalisé encore plusieurs semaines dans le coma.

Deux ans plus tard je commençais mon tour de France en auto-stop. Arrêté par la police, je finissais dans des foyers pour mineurs où mes parents, penauds, venaient me rechercher, ayant omis de déclarer mes fugues.

Toujours cette année-là, première prise de drogue: de la marijuana, fumette vendue trois francs les deux grammes par un « touriste » revenant d’ Ibiza sans le sou. Mauvaises sensations, je me promets de ne pas recommencer.

Le hasard d’un changement d’école durant l’année de mes quinze ans (car les profs ne me supportaient plus), me fit atterrir dans une boîte privée où je découvris le monde de la << Beat génération ›› (Beatniks). Là, j’ai remplacé mon vide par un abîme de ténèbres.

Evidemment, cheveux longs, jeans, bottes, treillis, drogues, musique, littérature beat, style de vie bohème : ma nouvelle apparence, ma nouvelle vie.

Je me drogue à longueur de temps (éther, haschisch, marijuana, opium, LSD, mescaline, héroïne, morphine, amphétamines, médicaments détournés de leur but thérapeutique, café).

Je me retrouve un an plus tard, en 1968, à Istanbul (Turquie) toujours à la recherche de drogues, mais cette fois pour trafiquer et en vivre. Emotions fortes assurées au passage des frontières, mais je suis débrouillard.

Pourtant à dix-huit ans, le 8 décembre 1970 je me fais arrêter à Milan (Italie) avec 65 grammes de haschisch et j’écope (en flagrant délit) de quatre ans et demi de prison, dont je ferai deux ans.

A la lecture du verdict, je saute de joie à l’idée de cette nouvelle belle aventure, car je sais que dans cette prison «San Victor ›› il y a de la drogue qui circule.

Un an après, les « Toxicos ›› seront « regroupés » dans une aile à part et je me retrouve avec des gars de 27 ans rompus aux études, formés à la réflexion, à l’ésotérisme, aux arts et aux voyages transcendantaux. Ils me dominent gentiment, partagent nourritures, boissons, cigarettes cantinées ainsi que les produits illicites.

Arrive un nouveau qui est entré avec trois cents cristaux de LSD dans son col de chemise. Nous allons en prendre dangereusement pour moi (déjà fragilisé par l’incarcération), encore jeune, inadapté à la vie en groupe, bien que déjà sorti de l’autisme infantile). Le dernier voyage sera dans la nuit du 24 au 25 décembre 1971.
Est-ce la drogue ou la réalité, je me retrouve à la sortie d’un puits devant trois barbus rigolards qui me repoussent vers le bas. Bien que vivant, mais comme mort, je fais l’expérience de mon néant : de mon enfer. A demain sous le petit ciel de Noël.

Ce dont je suis témoin, c’est de la miséricorde divine.
Ce 25 décembre au matin, pour la première fois j’entends crier dans le couloir : « La Messe ».
Tous les gars de ma cellule y vont, j’ai peur, peur de rester seul, je les suis. Là où toutes les coursives convergent au cœur de la prison, derrière nos grilles respectives, une rotonde est là et sous un grand dais, un autel où un prêtre s’apprête à célébrer la messe de Noël.

Moi je n’ai jamais vu de messe. Je suis épuisé par le « voyage » de cette nuit, je m’assois par terre et je regarde sans comprendre. Au moment où le prêtre consacre l’hostie :

JE CROIS

Là, j’ai tout reçu comme un testament énorme que l’on lit page après page, cette bonne nouvelle d’un héritage éternel: c’est le moment le plus beau, le meilleur de ma vie. Il reste gravé dans mes yeux comme le plus grand bonheur qu’un fils puisse recevoir de son père.

Béni soit celui qui m’a montré le Fils Unique venu me visiter dans ma prison, faisant de moi son frère.

Bénie soit notre Très Sainte Mère l’église et le saint ordre des prêtres.

Béni soit le Très Saint Sacrement de l’Autel.

Béni soit Dieu dans ses Anges et dans ses Saints.

Il m’a guéri. Oui, il m’a totalement guéri: sexe, drogue, alcool, tabac, instantanément !

De retour dans ma ‘cellule et durant la dernière année d’incarcération, j’étais redevenu muet: Autiste du Seigneur. Les trois derniers mois, je finis ma détention en psychiatrie.

Après ma sortie je demeurais volontairement muet pour écouter le Seigneur me parler dans la bible et les sacrements de l’église qui furent mon catéchisme.

Je t’ai dit qu’au début de ma vie j’étais autiste infantile et muet, mais depuis ma conversion, j’ai raconté ma vie devant un parterre d’une centaine d’étudiants en psychiatrie à deux reprises, puis successivement à mes dix psy, deux psychanalystes et trois psychologues, ainsi que pour des témoignages publics : sessions chrétiennes, radios, livres d’auteurs connus sur la drogue et la prison… Je l’ai narrée tellement de fois que j’en suis arrivé à m’en être dépossédé à tel point qu’elle appartient désormais au « domaine public des témoignages ».

Le fait d’accepter d’en parler et de m’en dessaisir une nouvelle fois pour en tirer le jus moral et d’en dégager l’enseignement du créateur écrivant droit avec des courbes, va me permettre au long de ces lignes de décrire mes expériences communautaires, professionnelles et relationnelles, amicales et familiales, éducatives et religieuses.

Ma vie sacramentelle complétée depuis ma conversion, la messe quotidienne, mes innombrables confessions auprès de mes pères spirituels successifs, la lecture de la bible, l’approfondissement de ma foi en assistant aux cours d’une douzaine de maîtres de spiritualité, la correction fraternelle, les groupes de prières et de réflexion, l’écoute et le partage des sagesses glanées ici et là près d’érudits, la lecture des Pères de l’église et des vies de saints, les livres de théologie, enfin la prière dont il est dit : « je prie donc je suis théologien, je suis théologien donc je prie », font que maintenant mon cœur est prêt et mon âme alimentée par le Saint Esprit est avide de libérer les esprits et les âmes que le Seigneur m’envoie pour les écouter et les lui présenter.

Soeur, frère, je t’offrirai dans mon chapelet et la récitation de la prière du bréviaire. Que la lecture de ce livre t’éclaire l’esprit sur les réalités que je vais essayer de te décrire et que son dépouillement t’inspire de vivre au plus juste avec Dieu et ton prochain.

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