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Le témoignage de Bruno Lachnitt, aumônier catholique de la prison de Lyon sur ses relations avec les personnes en détention

Le témoignage de Bruno Lachnitt, aumônier catholique depuis 2013 de la maison d’arrêt de Lyon Corbas(1) et de l’établissement pour mineurs de Meyzieu, est si intéressant qu’il a été publié in extenso dans la revue du sanctuaire d’Ars. Il a été intitulé par l’auteur « La prison lieu de révélation de la miséricorde ? ».

Des détenus sont photographiés dans leur cellule, le 04 février 2010 à la Maison d'arrêt de Lyon-Corbas à Lyon. Destinée à remplacer les maisons d'arrêt de Perrache et de Montluc, la maison d'arrêt de Lyon-Corbas, mise en service en mai 2009, peut acceuillir 690 personnes détenues dont 60 places pour les femmes et 30 places d’hébergement au service médico-psychologique régional. AFP PHOTO JEAN-PHILIPPE KSIAZEK

2010 – AFP Photo de Jean-Philippe KSIAZEK

« Le mot prison évoque un univers le plus souvent ignoré, mais dont chacun véhicule des représentations imaginaires ou à partir de séries télévisées ou de films. Je voudrais commencer par ce qu’Ignace de Loyola dans les exercices spirituels appelle la composition de lieu pour commencer une méditation sur une scène de l’évangile. Je pourrais vous décrire physiquement les lieux, les 17 portes qu’il faut franchir au bon vouloir de celui qui appuie sur le bouton ou détient les clés, pour aller de l’entrée de la prison à l’intérieur d’une cellule. Je pourrais vous raconter avec beaucoup d’exemples qu’être mis en prison, c’est se retrouver dépendre du bon vouloir d’un autre pour les moindres choses du quotidien, c’est le plus souvent devoir partager 9 m2 22 heures sur 24 quand ce n’est pas plus avec quelqu’un que l’on ne connait pas, que l’on n’a pas choisi et quand le rapport à l’hygiène est très différent par exemple, cela peut vite devenir infernal. C’est risquer de se faire agresser, d’attendre longtemps avant d’être secouru si on fait un malaise la nuit, voire le jour, c’est ne jamais pouvoir fermer une porte derrière soi en étant sûr de ne pas être dérangé pour faire ses besoins, c’est n’avoir aucun lieu d’intimité, pas d’endroit où mettre ses papiers importants, même ceux liés à son affaire, à l’abri de la curiosité des autres. Un détenu me disait un jour : la dignité, on la laisse à la fouille (le lieu où on laisse ses effets personnels de valeur au moment où on entre en prison, où on est écroué). Mais je voudrais aborder cet espace ignoré en considérant ses fonctions, sa raison d’être.

La prison a 3 raisons d’être :

1- Protéger la société en mettant à l’écart des personnes qui représentent un danger ! Or force est de constater qu’on rencontre en prison beaucoup de personnes qui ne représentent pas un danger pour la société.

2- Sanctionner un acte délictueux. Il existe un arsenal de sanctions multiples autres que la prison. Mais nous sommes confrontés au problème que la sanction vise autant l’infracteur que la société. L’infracteur car la sanction doit permettre de faire comprendre la gravité de l’infraction et conduire à ne pas la réitérer, et une sanction n’est efficace que si elle est intégrée et comprise. D’autre part la sanction a une vertu d’exemplarité au regard de la société pour dissuader de commettre l’acte sanctionné. Là aussi la visée est pédagogique mais elle ne vise pas les mêmes personnes et la notion d’une sanction « juste » va être différente selon chacun de ces deux objectifs, d’autant que l’opinion publique, dont nous sommes, a souvent dans la tête qu’une sanction autre que la prison n’est pas une vraie sanction [qu’un acte qui n’est pas sanctionné par la prison n’est finalement pas grave].

3- La troisième fonction est de réinsérer, et là le constat est accablant pour diverses raisons. La première est qu’avant de réinsérer la prison est une formidable machine de désinsertion. J’ai connu des détenus qui avaient un logement, un travail, parfois une entreprise individuelle, et qui se retrouvaient tout perdre en prison pour des faits qui auraient pu être sanctionnés autrement. Les moyens des conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (les CPIP) sont insuffisants, la prison coupe les liens familiaux, beaucoup de relations de couples n’y résistent pas. Plus fondamentalement, un détenu me disait un jour : « On ne se lave pas en se trempant dans de l’eau sale ». Ce qui semble frappé au coin du bon sens en termes d’hygiène est curieusement oublié s’agissant de lutter contre la récidive et on a la naïveté de croire qu’un problème oublié pendant quelques temps derrière les murs va ressortir réglé. Les mauvaises influences sont plus nombreuses en prison que les bonnes et souvent à la sortie on ne trouvera comme main tendue pour survivre que ceux qui vont proposer des solutions qui ramèneront à la case prison. La prison est un univers où règne la loi du plus fort, pédagogiquement ce n’est pas fantastique pour apprendre à respecter la loi en sortant.

Enfin on rencontre en prison beaucoup plus de pauvres gens que de gens aisés car malheureusement, le constat de La Fontaine dans Les animaux malades de la peste reste cruellement d’actualité : « Selon que vous serez puissant ou misérable,… » Les pauvres ne sont pas plus délinquants, mais la justice ne traite pas équitablement les gens selon leur milieu, leurs moyens intellectuels et financiers. C’est ainsi.

Je pourrais détailler et illustrer longuement chacun de ces points, mais j’en viens à l’aumônerie dans ce contexte.
Qu’est-ce qu’être aumônier en prison ? Je parle bien sûr comme aumônier catholique, d’autres exprimeraient sans doute autre chose.

Vous seriez peut être tentés de dire : c’est évangéliser les prisonniers. C’est pourquoi je voudrais commencer par un passage de la dernière page d’un merveilleux petit livre sur François d’Assise écrit par Éloi Leclerc, en 1959 : Sagesse d’un pauvre.

Le Seigneur nous a envoyés évangéliser les hommes. Mais as-tu déjà réfléchi à ce que c’est qu’évangéliser les hommes ? Évangéliser un homme, vois-tu, c’est lui dire : Toi aussi, tu es aimé de Dieu dans le Seigneur Jésus. Et pas seulement le lui dire, mais le penser réellement. Et pas seulement le penser, mais se comporter avec cet homme de telle manière qu’il sente et découvre qu’il y a en lui quelque chose de sauvé, quelque chose de plus grand et de plus noble que ce qu’il pensait, et qu’il s’éveille ainsi à une nouvelle conscience de soi. C’est cela, lui annoncer la Bonne Nouvelle. Tu ne peux le faire qu’en lui offrant ton amitié. Une amitié réelle, désintéressée, sans condescendance, faite de confiance et d’estime profondes.

Il nous faut aller vers les hommes. La tâche est délicate. Le monde des hommes est un immense champ de lutte pour la richesse et la puissance. Et trop de souffrances et d’atrocités leur cachent le visage de Dieu. Il ne faut surtout pas qu’en allant vers eux, nous leur apparaissions comme une nouvelle espèce de compétiteurs. Nous devons être au milieu d’eux les témoins pacifiés du Tout-Puissant, des hommes sans convoitises et sans mépris, capables de devenir réellement leurs amis. C’est notre amitié qu’ils attendent, une amitié qui leur fasse sentir qu’ils sont aimés de Dieu et sauvés en Jésus-Christ.

Cette page me semble décrire ce qu’est le projet de l’aumônerie catholique. Je vais donc reprendre différents points pour dire l’expérience spirituelle à laquelle ce ministère me conduit.

Leur offrir notre amitié. Nous sommes au côté des détenus, je dis bien « au côté » et pas « du côté ». Nous sommes dans un univers de rapports de force permanents et nous ne sommes pas là pour prendre parti, même s’il peut arriver avec beaucoup de précautions que nous alertions la direction dans certains cas manifestes de dérapage. En outre, il existe un troisième terme physiquement absent, mais dont il importe qu’il soit aussi présent à notre esprit quand nous visitons, je veux parler des victimes. Nous sommes aux côtés des détenus, d’abord pour entrer dans une relation fraternelle, pleine de bienveillance mais sans complaisance. Notre première mission, c’est d’être le miroir de ce qu’ils portent de meilleur en eux, ce qui suppose d’avoir foi en eux. C’est un premier lieu de conversion à la foi. La relation à Dieu passe toujours par la relation à l’autre où elle se vérifie. Ma foi en Dieu est mise à l’épreuve de ma capacité à avoir foi en l’autre, à ne pas l’enfermer dans ce qu’il a fait, dans l’image même qu’il peut donner de lui, à croire en ce qu’il y a de meilleur en lui. C’est au quotidien un exercice de foi. La relation à Dieu en est imprégnée, impactée, dépouillée, purifiée, mise à l’épreuve : « celui qui dit qu’il aime Dieu, qu’il ne voit pas et qui n’aime pas son frère qu’il voit, est un menteur » (1 Jn 4,20). Nous pourrions paraphraser en disant : celui qui prétend avoir foi en Dieu qu’il ne voit pas et qui ne croit pas en celui qu’il a devant lui, est un menteur. C’est donc un apprentissage où on essaye d’être un peu moins menteur, un peu plus prudent dans les discours concernant notre foi, et un peu plus audacieux, un peu plus cohérent dans le regard que nous portons sur l’autre. Et on est témoin de belles choses. Car ce meilleur qui existe au fond de l’autre, vient à la surface dès lors que j’y crois et que je l’accueille. Ce n’est pas magique, ce n’est pas immédiat, c’est parfois un long accouchement et cela demande de la patience, mais Dieu en a t’il moins besoin avec nous ?

La condition première c’est donc d’être pauvre, de se laisser dépouiller. Dépouiller de nos certitudes à commencer par celle qui nourrissent nos jugements, dépouiller de nos suffisances, de notre arrogance, de nos rêves de toute puissance. C’est un apprentissage au quotidien. Si j’arrive en prison riche de tout ce que je crois avoir à apporter à celui que je vais rencontrer, mieux vaut ne pas venir, pour ne pas ajouter du mépris à l’humiliation. Nous recueillons à longueur de temps de la souffrance et nous sommes impuissants. Un aumônier essaye d’avoir l’espérance chevillée au corps, mais il a les mains nues. Nous n’avons rien à donner, pas de solution, nous rencontrer n’apporte aucune remise de peine, nous n’avons que notre amitié, notre présence et notre écoute à offrir et leur amitié à mendier. Venir comme un pauvre, c’est donc essentiel, ce n’est pas immédiat, c’est accepter de se laisser dépouiller au fil des rencontres, lâcher nos sécurités.

Le deuxième lieu de conversion, d’apprentissage de la foi, c’est la disponibilité. Lorsque j’entre en prison, je ne sais pas ce que va être ma journée. Je peux savoir qui je voudrais voir, cela ne veut pas dire que ce sont ces personnes-là que je vais pouvoir voir effectivement. Lorsque j’ouvre la porte d’une cellule, je ne sais jamais si je vais y rester un quart d’heure ou deux heures, dans quel état je vais trouver la personne que je visite. Il m’est arrivé de tomber à pic au moment où un détenu allait se couper (les veines ou se scarifier, phénomène malheureusement étonnement courant en prison, on se fait mal pour calmer ses nerfs plutôt que d’agresser l’autre, codétenu ou surveillant), ou bien qu’il me tombe dans les bras en pleurant. C’est une condition essentielle, d’être ouvert à ce qui vient, disponible, d’être centré sur l’autre, pas sur soi. Il est préférable de laisser ses problèmes, ses soucis à la porte quand on entre en prison. Un verset du livre de la Sagesse (3, 1) m’habite : « la vie des justes est dans la main de Dieu, aucun tourment n’a de prise sur eux ». On peut être tenté de l’entendre comme quelque chose de magique, comme s’il y avait des justes dont nous pourrions être qui seraient protégés par Dieu de telle sorte que rien ne leur arrive. C’est un peu comme quand on croit au Père Noël, on finit un jour ou l’autre par être déçu. Outre que ce serait grande illusion qu’imaginer qu’on puisse être du côté des justes, le contexte invite plutôt à l’entendre à l’inverse : le juste rapport à Dieu consiste à remettre sa vie entre ses mains sans laisser prise à l’inquiétude. C’est l’autre qui est au centre, et je m’en remets entre les mains d’un Autre. C’est à la fois une grâce et un apprentissage. Il n’y a pas de peur ! On n’a le plus souvent peur que de ce l’on imagine, rarement du réel. Être présent et disponible ne laisse pas de prise à la peur. En cela aussi c’est pour moi un lieu d’apprentissage de la foi, de croissance dans la foi. Lâcher ses peurs. La peur est centrée sur soi et laisse prise aux fantasmes, se centrer sur l’autre déloge de la peur.

90% au moins des rencontres consistent à écouter. Il n’est pas si fréquent d’être écouté en prison. C’est donc précieux quand on est disponible pour écouter, accueillir la parole de l’autre pour ce qu’elle est, sans jugement. Sans jugement qu’il soit positif ou négatif. Il arrive qu’au bout de plusieurs visites, un détenu nous dise : maintenant je peux vous le dire, ce n’est pas pour la raison que je vous avais dite que je suis là, voire que quelques semaines après la réalité se précise encore. Cela rend modeste. La question n’est ni de prendre pour argent comptant ce que j’entends, ni de soupçonner que tout ce qui m’est dit soit mensonge. Qu’est-ce qu’il me dit à travers ce qu’il me dit ? Je n’ai pas à apprécier la véracité factuelle de ce qu’il me raconte mais à accueillir un récit pour entrer dans une relation, sans insulter l’avenir, en laissant la porte ouverte à d’autres paroles qui viendront compléter, infirmer ou préciser celle que je reçois maintenant.

Ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugé. Cette parole de l’évangile m’habite particulièrement en prison. C’est une véritable conversion que de ne pas juger. Or les jugements sont omniprésents en prison entre détenus : il y a une véritable hiérarchie implicite des crimes et délits au sein de la prison entre détenus, parfois aussi avec la complicité de surveillants. [Il arrive que des surveillants montrent la fiche pénale de détenus à d’autres détenus, ce qui constitue en soi une faute grave. Mais la fréquentation professionnelle de personnes ayant commis des actes qui leur font horreur n’est pas évidente non plus pour des surveillants.] Au bas de l’échelle il y a ceux qui sont là pour des affaires de mœurs et tout en bas ceux qui ont touché des enfants. Pour ceux-là la vie en détention peut être un enfer, beaucoup ne quittent pas leur cellule, aller en promenade est à leurs risques et périls, ils sont méprisés, insultés voire violentés. Le culte est souvent le seul lieu où ils sont respectés, et certains autres détenus ne veulent pas y venir pour ne pas être assimilés à eux. Ne pas juger. Des détenus ont régulièrement fait pression pour qu’il y ait un culte pour les « pointeurs » comme ils disent, terme de la prison pour désigner les violeurs et un culte pour les autres. Par principe nous avons toujours refusé car la messe elle-même n’aurait plus aucun sens dans ces conditions. On est là au cœur de l’évangile. Ce n’est pas négociable. Mais nous même avons une conversion à faire.

La conséquence de tout cela, c’est la solidarité. La seule attitude juste pour venir en prison, c’est celle qu’exprime le Pape François : « pourquoi eux et pas moi ? » Toute barrière imaginaire posée entre eux et nous, rassurante mais mensongère est à abolir. Il n’y a pas d’un côté les méchants et de l’autre les justes qui viendraient leur faire l’aumône de leur générosité. Il y a fondamentalement une commune humanité aux prises avec le mal qui me traverse comme il les traverse. Nous sommes engagés dans un même combat. C’est ce qu’en théologie on appelle la communion des saints. Simone WEIL, la philosophe, disait : « un seul être s’abaisse et tout est abaissé ; un seul être s’élève et tout est élevé ». Tous les grands spirituels qui ont plongé dans les profondeurs de leur intériorité savent et ont témoigné du mal qui est en nous : la violence notamment. Dans une anthropologie chrétienne, la frontière entre le bien et le mal ne passe jamais entre moi et les autres, elle est en chacun de nous. C’est pourquoi la solidarité avec eux, éprouvée, assumée est fondamentale. Cela ne veut pas dire être solidaire de ce qu’ils ont pu faire, bien entendu, eux-mêmes ne le sont pas la plupart du temps, ils ne revendiquent pas comme une gloire ce qui les a conduits là. Mais solidaires d’une commune humanité partagée. Comment puis-je espérer qu’ils s’en sortent si je renonce au quotidien à mener les combats qui sont les miens, si je ne tiens pas bon ce que j’ai à tenir. Nous sommes sur le même front.

L’amour de Dieu révélé en Jésus-Christ est une porte toujours ouverte sur l’avenir. Personne n’est jamais enfermé dans son passé. Être le reflet de ce que l’autre porte en lui de meilleur, c’est parfois un vrai défi. Mais c’est le cœur de l’évangile. La prison est en cela un lieu où nos belles paroles peuvent éclater parce qu’elles sont confrontées à une réalité qui leur donne une vraie densité. On ne peut plus tricher. Le pardon est ainsi une bonne nouvelle qui ne va pas de soi. Certains détenus savent mieux que personne qu’il y a des choses impardonnables. S’il est théologiquement vrai de dire que Dieu pardonne tout, il peut être faux de le dire trop vite comme si on courcircuitait cette expérience douloureuse d’un acte commis qui ne peut recevoir de pardon. Manifester que le pardon de Dieu est plus fort que ce qui est impardonnable, c’est en acte que nous pouvons le faire, pas avec des mots trop faciles. Je me souviens d’un détenu qui avait égorgé ses enfants. Je le visitais régulièrement et nous avions sympathisé. Un jour il a vidé son sac et m’a raconté précisément tout ce qui s’était passé. Je suis ressorti lourd. Il m’est apparu évident que je devais revenir vite le voir pour manifester que ce secret livré ne mettait pas fin à notre amitié. Malheureusement il s’est suicidé peu après et on l’a trouvé un jour au moment même où je venais le voir si bien que j’ai été amené à aider à le décrocher. J’étais à son enterrement aux côtés de ses parents et je continue à prier pour lui, sa famille, les victimes… Je dis souvent qu’une parole qui ne coûte rien à dire, il vaut mieux la taire. La confiance qui nous est faite à travers la souffrance qui nous est confiée appelle autre chose que de belles paroles. Parfois on n’a rien à dire et c’est aussi cela se laisser dépouiller. Rester en silence, accueillir, se taire quand on n’a rien à dire. Un sourire, un regard, la façon d’être présent, de revenir, il y a plein de manières de signifier ce que les mots ne sauraient exprimer parce qu’ils sonneraient faux. Une parole juste est une parole dans laquelle je suis engagé dans ma chair.

Enfin la prison est pour moi un lieu de dialogue entre croyants de différentes traditions et c’est aussi le lieu d’une croissance dans la foi. Un jour un détenu croisé à un palier me dit : « Vous êtes aumônier, passez me voir ». Il était clair qu’il était musulman et qu’il ne me prenait pas pour l’Imam. Et je me suis dit que je ne pouvais refuser une telle invitation. J’y vais donc. Je frappe, j’ouvre et il m’accueille, me fait asseoir face à la fenêtre, s’assied en face de moi et me dit : « J’ai un problème avec ma foi, vous êtes un homme de foi, vous devez pouvoir m’aider ! » C’était déjà très beau qu’il reconnaisse en moi un homme de foi. Il aurait pu me considérer comme un égaré, cela arrive, un mécréant. Mais c’était un sérieux défi. Cela pouvait être une mise à l’épreuve, un test… Cependant l’invitation telle qu’elle était formulée, avec cette reconnaissance, ne me poussait pas à être dans le soupçon. Encore fallait-il être à la hauteur, honnêtement, car la demande relevait plutôt de l’accompagnement spirituel. Nourri par les écrits de Christian de Chergé, de Paolo Dall’Oglio, je ne pouvais concevoir l’entreprise que pour l’encourager dans sa foi de musulman, pas pour essayer de profiter de ses problèmes pour « tirer la couverture à moi ». Il ne faut surtout pas qu’en allant vers eux, nous leur apparaissions comme une nouvelle espèce de compétiteurs, dit le texte d’Eloi LECLERC que je citais tout à l’heure. Dans le contexte actuel de la laïcité et l’évolution du contexte des aumôneries en prison, c’est essentiel. Nous sommes passés en un peu plus d’un siècle d’une situation où la messe était obligatoire, à la présence de 7 aumôneries agréées en prison, dont les Témoins de Jéhovah. Je dis souvent que je ne suis pas un représentant de commerce sur le supermarché du religieux. Je n’ai rien à vendre, et la manière d’être en relation est le seul témoignage que je peux donner de ce que j’ai reçu de l’amour de Dieu en Jésus-Christ. Donc respecter le chemin de l’autre et répondre à sa demande en faisant droit à ce qu’il était endroit d’espérer, le soutenir dans sa foi. La question en arrière fond était de savoir si quelque part notre foi pouvait être commune. Et au sens où j’essaye d’en parler depuis tout à l’heure, je crois profondément que oui. L’attitude spirituelle du croyant, de celui qui remet sa vie entre les mains de Dieu, qui se rend disponible à ce qui vient, qui fait confiance, que l’on soit juif, musulman ou chrétien, fondamentalement, elle est commune : nous sommes tous en cela enfants d’Abraham. J’ai donc modestement, avec beaucoup de précautions tenté de le soutenir dans sa foi avec ce que je suis, disant parfois : « je vous dis cela, mais je suis chrétien, je ne sais pas comment vous l’entendez », mais avec la surprise aussi racontant la parabole du pharisien et du publicain à un moment de notre échange de voir comment cela trouvait écho en lui. Le dialogue interreligieux n’est pas la concurrence des croyances mais la convergence des croyants. Et cette convergence ne peut se faire que par le haut, en purifiant notre propre foi des tentations idolâtres qui nous habitent. Et nous avons pu à un moment nous dire que Dieu est plus grand, plus grand que ce que chacun de nous pouvait en concevoir, prétendre en avoir compris, plus grand que la révélation que j’en ai reçu. N’est-ce pas ce que dit l’hymne de Grégoire de Naziance qu’on dit dans le bréviaire : « ô Toi l’au-delà de tout, n’est-ce pas là tout ce qu’on peut chanter de Toi ? » Adorer, c’est précisément m’ouvrir à cet au-delà qui épuise les tentations d’enfermer Dieu dans les représentations que j’en ai. Et quand une telle rencontre me conduit à reconnaître chez l’autre par un autre chemin, un authentique croyant, c’est une ouverture à l’adoration, car cela me rappelle que Dieu est au-delà. En ce sens l’ouverture de sa demande était le signe d’un authentique croyant puisque sans rien renier de sa foi, il était capable devant son codétenu aussi musulman de reconnaître en moi un homme de foi. Lorsque nous nous sommes quittés, il m’a dit, vous revenez quand vous voulez. Peu de temps après, je repasse le voir. Je frappe, j’ouvre, et son codétenu m’accueille et m’explique que celui qui m’avait invité la première fois avait depuis changé de cellule. Il me fait entrer, asseoir là où j’étais la première fois, s’assied là où était l’autre la première fois et me dit : « je voudrais avoir un échange avec vous sur ma foi ». Si je rencontre beaucoup de musulmans, je pense que c’est aussi parce que cela s’est su que je les respectais. Certes tous les échanges ne sont pas de cet acabit, je rencontre parfois des détenus musulmans qui essayent de me « convertir » et je dis volontiers qu’on ne se convertit pas d’une religion à une autre, on ne se convertit qu’à Dieu. Mais j’ai toujours sur moi le calendrier de la mosquée de Lyon avec les horaires de prière notamment pour les arrivants et dans le contexte actuel manifester à des musulmans qu’on les aime et les respecte est important. Je rencontre parfois des détenus aux franges de la radicalisation qui me reçoivent mais ne voient pas l’Imam. Maintenir ce lien ténu est certes peu de choses mais c’est aussi beaucoup en même temps. Aimer, il n’y a que cela qui puisse manifester ce que l’on a reçu. J’ai eu pendant une longue période une amitié avec un détenu transféré depuis qui se disait salafiste et avait à une période fréquenté des gens classés terroristes. Il avait pris ses distances et ne cautionnait pas les actes terroristes, mais se disait toujours salafiste avec une lecture du Coran fort peu séduisante à mes yeux. Nos échanges étaient sans complaisance et j’exprimais l’exigence d’une lecture plus ouverte ou bien je soulignais la contradiction entre son discours et ce que nous partagions. Quand je suis allé passer l’été dernier une semaine de formation sur l’Islam avec le service des relations avec l’Islam de la conférence des évêques de France, je lui ai écrit et partagé ce que je faisais. Après, je lui ai offert « Sagesse d’un pauvre » en lui disant : j’ai pris du temps pour mieux connaître ce qui t’anime, je t’offre cela pour que tu puisses comprendre un peu ce qui moi m’anime. L’intention n’était pas de convaincre, mais de partager. La prison est donc devenue de fait pour moi un lieu important de dialogue avec d’autres croyants différents, un dialogue qui est parfois douloureux, qui me permet aussi je crois d’être croyant de façon plus dépouillée, sans mettre la main sur Celui que je confesse mais en me remettant plus entre ses mains.

Pour terminer, je dirais que la prison est un lieu formidable de résonnance de la miséricorde de Dieu. Non pas tant que visiter les prisonniers soit une œuvre de miséricorde même s’il n’est pas inconvenant de dire cela, mais je crois que si la miséricorde se révèle dans ce qui se joue à l’occasion de notre visite, elle nous précède, comme le Christ lui-même du reste nous précède. Notre visite est un révélateur comme le bain chimique où l’on trempe le cliché pour faire apparaître l’image encore invisible de la photographie. L’expérience de l’aumônerie en prison ne révèle pas seulement la miséricorde de Dieu à ceux que nous visitons, mais aussi à nous et à l’Eglise entière. L’aumônerie de la prison est un laboratoire d’Eglise qui donne une épaisseur, un sens particulier à l’évangile de par la radicalité des situations, la détresse et le poids de culpabilité porté par certains détenus. Nous lisions dimanche dernier : « les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Il y a là quelque de fondamental et de structurel de l’évangile qui fait que l’Eglise ne peut se passer de l’expérience vécue en prison pour entendre l’évangile pour elle-même. Lire seulement l’évangile entre gens convenables reviendrait à le vider de sa substance.

Bruno LACHNITT, 10 mars 2016, publié initialement sur son blog

(1) mise en service en mai 2009, la mison d’arrêt de Lyon-Corbas peut acceuillir 690 personnes détenues dont 60 places pour les femmes et 30 places d’’hébergement au service médico-psychologique régional

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